La Suite Binant

Illustrant le Siège de Paris, les grands tableaux réalisés à l’initiative d’Alfred Binant ont fait l’objet de reproductions de petit format huile sur bois dont un grand nombre sont présentées dans l’exposition.

Alfred Binant, entrepreneur du monde de l’art parisien, souhaite promouvoir l’adoption des toiles de grand et très grand format qu’il commercialise, mais veut aussi exalter l’héroïsme et la noble souffrance du peuple francilien ainsi que la prouesse de l’état…

Ces tableaux nous servent ici à suivre le déroulement des principaux événements entre le 19 septembre 1870 (début du siège de Paris) et le 28 janvier 1871 (armistice).

© Musée d’art et d’art et d’histoire Paul Éluard – Saint-Denis,
Dépôt du Musée Gassendi, Ville de Digne-les-Bains.
Cliché : CICRP – Caroline Martens.

Le catalogue de l’exposition La Suite Binant peut être commandé à partir du lien suivant:

Dans une Europe continentale où la France s’inquiète des ambitions prussiennes, une provocation diplomatique du Chancelier Otto von Bismarck (1815-1898) amène le gouvernement français à déclarer la guerre à la Prusse, le 19 juillet 1870. Cette attitude isole politiquement l’Empire français, mis en position d’agresseur, du reste de l’Europe.

La supériorité militaire prussienne est telle que, le 2 septembre, Napoléon III (1808-1873) capitule à Sedan.

Après la nouvelle de ce désastre, la proclamation de la République et la formation du Gouvernement de la Défense nationale, dont le général Louis-JulesTrochu (1815-1896) assume la présidence, ont lieu le 4 septembre à Paris.
La désorganisation politique, militaire et logistique va s’installer côté français et n’empêchera pas la progression des armées ennemies vers la capitale.
En deux colonnes, les troupes prussiennes et leurs alliés continuent leur avancée vers Paris sans grande opposition, l’une par Ecouen et Pontoise, l’autre par Villeneuve-Saint-Georges et Corbeil.
Depuis 1840, Paris est entourée d’une enceinte fortifiée continue (d’une longueur de 34 kilomètres), percée de 95 portes et poternes, avec 8 trouées de chemin de fer et 5 passages de cours d’eau. La protection éloignée de la capitale est assurée par 15 forts détachés (Mont Valérien, Saint-Denis, Aubervilliers, Charenton…).

Une partie de la défense extérieure de la capitale est assurée par des chaloupes canonnières en provenance du Havre et d’ateliers d’Île-de-France. Elles ont pour mission de sillonner la Seine et la Marne afin de gêner les travaux de siège des Prussiens.
Par ailleurs, 3.000 canons ont été rapatriés des arsenaux de Bourges et de Tarbes pour l’artillerie terrestre et des côtes atlantiques pour les canons de marine afin d’équiper les fortifications et les 15 forts protégeant le pourtour de Paris.

Jules Didier et Jacques Guiaud
Le viaduc du Point du Jour
Premières semaines de septembre
Sur le quai devant lequel est embossée la canonnière Farcy (construite dans l’usine Claparède à Saint-Denis), s’arrête le général Trochu, en tournée d’inspection et suivi de son état-major. Au second plan, le viaduc d’Auteuil et le pont, dont une seule arche n’est pas barrée

L’approche des forces coalisées de la capitale engendre des mouvements contradictoires. Les Parisiens disposant d’un « point de chute » en province à l’ouest ou au sud commencent leur « exode » dès la première semaine de septembre, et le phénomène s’amplifie jusqu’au 18 septembre.
A l’inverse, les banlieusards sont nombreux à s’estimer plus en sûreté derrière les fortifications protégeant Paris ; s’installent également dans la capitale les militaires ayant échappé à la capitulation et dispersés au nord-est du territoire national.
On assiste pendant ces journées, sur les principales voies d’accès et dans les gares parisiennes, à un indescriptible chaos causé par ces déplacements de populations accompagnées de bagages, de colis, de meubles, de marchandises, de denrées, de têtes de bétail, ou d’armes et de munitions…

Du 17 au 19 septembre, les Prussiens prennent le plateau de Châtillon, la ville et le château de Versailles, et encerclent Paris, coupant ses derniers moyens de communication avec la province.

La date officiellement retenue pour le commencement du siège de Paris est le 19 septembre, mais dès le 13, un message télégraphique annonce l’arrivée imminente de 10.000 Prussiens sur Joinville. À cette nouvelle, les habitants de la banlieue abandonnent leurs fermes, leurs demeures et leurs villages. Dans un chaos indescriptible et pathétique, se heurtent alors aux barrières voitures de déménagement et de maître, charrettes chargées de blé, de farine, de légumes et de provisions de toutes sortes, troupeaux de moutons, de bœufs, de porcs…

Jules Didier et Jacques Guiaud
Rentrée dans Paris des habitants de la banlieue
15 septembre

Après leur victoire à Sedan, les Prussiens et leurs alliés ne rencontrent aucune opposition sérieuse dans leur progression vers Paris. Ils entrent à Laon et à Épernay le 8 septembre, à Château-Thierry le 9, à Montmirail et Provins le 11, à Senlis le 14, à Melun, à Neuilly-sur-Marne et Corbeil le 15. Le 16, ils coupent la ligne de chemin de fer d’Orléans entre Athis et Ablon, le 17 ils occupent la « grande ceinture », et le 20 ils prennent position à Aubervilliers, Noisy-le-Grand et Saint-Denis, à deux kilomètres des premières fortifications françaises.
De leur côté, à partir du 12 septembre, les Français ont fait sauter les ponts de Champigny-sur-Marne, Creil, L’Isle-Adam, Pontoise, Saint-Ouen-l’Aumône, Neuville-sur-Oise, et Argenteuil…

Paris apprend le 16 septembre que les uhlans occupent Villeneuve, Dammartin, Ablon et Juvisy. Des détonations lointaines annoncent que l’on fait sauter les ponts devant l’approche de l’ennemi.
Le 17 septembre, le corps d’armée du général Vogel von Falkenstein (1797-1885) s’installe sur les hauteurs de Villeneuve-Saint-Georges tandis que ses pionniers jettent un pont sur la Seine.

Armand Dumarescq
Marche de l‘armée prussienne sur Paris
17 septembre
Sur la Seine, les débris du pont suspendu de Villeneuve-Saint-Georges.
À droite, le duc de Hesse, neveu du roi, descend de cheval et examine la position. Un capitaine d’artillerie suit la marche des troupes avec sa lorgnette.

Entre 400 000 et 450 000 hommes, de valeur combative très inégale, sont disponibles pour défendre Paris. Moins d’un quart d’entre eux ont une sérieuse formation militaire.
La Garde nationale mobile, principalement levée dans les départements, comprend 100 000 hommes mal encadrés, peu armés et dont une grande partie ne parle pas français, à laquelle s’ajoutent 266 bataillons de Garde nationale sédentaire ; ses effectifs fluctuants d’environ 300 000 hommes sont constitués de Parisiens, bourgeois et ouvriers, hâtivement armés, sans formation militaire, sans discipline, commandés par des officiers élus, et percevant une solde de 1,50 franc par jour en compensation des journées de salaire perdues.

Dans Paris, les lycées, les édifices publics, les gares sont transformés en casernes, et les wagons font d’excellents dortoirs. Les théâtres, les hôtels de luxe, les couvents sont tranformés en ambulances (hôpitaux militaires de fortune). La moitié des militaires arrivés de province sont entassés dans les ouvrages fortifiés de la périphérie. Les autres sont logés dans les casernes destinées à la garnison de la ville ou campent dans les espaces dégagés : les terrasses des Tuileries, terre-plains de boulevards, frondaisons des Champs-Elysées, et surtout au bois de Boulogne, dont les arbres servent de bois de chauffage et à édifier des baraquements précaires…

Ce fourmillement d’uniformes des plus divers est en lui-même un spectacle permanent et gratuit pour les Parisiens, privés de théâtres et de cafés-concerts et astreints au couvre-feu à partir de début octobre.

Le campement de l’artillerie dans le jardin des Tuileries offre un spectacle des plus pittoresques. Paris, qui n’avait plus guère de distractions, peut suivre sur le vif les épisodes familiers et rudes de la vie militaire…
Les promeneurs du dimanche évoluent à proximité des pantalons rouges, des chassepots disposés en faisceaux, des forges de campagne jetant des étincelles, du linge séchant sur les statues, des cuisines allumées en plein air, des tentes blanches, des amoncellements de munitions…

Alfred Decaen et Émile Brunner-Lacoste
L’artillerie campée dans le jardin des Tuileries
Fin septembre
Au fond, le palais des Tuileries sur lequel flotte le pavillon blanc à croix rouge de la Société internationale de secours pour les blessés.

Le 5 octobre, le roi Guillaume de Prusse (1797-1888) s’installe à l’hôtel de la Préfecture de Versailles.
Après deux victoires, en 1864 contre le Danemark et aux dépens de l’Autriche, et en 1866 à Sadowa contre l’Autriche, la déroute française va consacrer la réalité de l’unité allemande. Pour renforcer cette unité, le chancelier Bismarck fait connaître ses exigences dès le 20 septembre, en revendiquant l’Alsace, la Moselle germanophone avec Metz et la vallée industrielle et minière de la Fecht.
Le 18 janvier 1871, à l’instigation de Bismarck, la naissance du deuxième Reich est proclamée dans la Galerie des Glaces du château de Versailles avec Guillaume de Prusse à la tête du nouvel empire allemand.

La promenade matinale quotidienne du roi de Prusse, accompagné d’un peloton de hussards de la Garde.

Armand Dumarescq
Le roi Guillaume à Versailles
Octobre
Le personnage debout qui s’adresse au roi est le général von Moltke, précédemment artisan de la victoire de Sadowa.

Après Sedan, la naissance du Gouvernement de Défense nationale, et le choix stratégique du général Trochu d’attendre l’assaut prussien dans une capitale transformée en garde-manger, des désaccords politiques majeurs se font rapidement jour malgré les appels à l’union sacrée. Ainsi les « rouges » soupçonnent et accusent le « Breton borné » (le général Trochu) et les vainqueurs du 4 septembre de n’avoir « qu’une pensée en tête : la paix, non victorieuse, non honorable, mais à tout prix ».

À ces troubles parisiens, s’ajoutent les difficultés de communication et la méfiance vis à vis de la délégation gouvernementale envoyée à Tours.
Après une dizaine de jours d’hésitations, Léon Gambetta (1838-1882), ministre de l’Intérieur, qui n’était pas candidat pour cette mission, sera nommé par Trochu : il est « le seul qui réunisse aux conditions d’autorité politiques souhaitées : la jeunesse, l’activité et l’indépendance célibataire nécessaires pour répondre aux différentes éventualités du mandat ».
Les instructions qu’il reçoit stipulent : « Il délibèrera avec ses collègues et, en cas de partage, aura voix prépondérante ».
C’est donc un homme politique jeune, dynamique et républicain qui va « délibérer » avec la délégation des « Anciens » : Adolphe Crémieux (1796-1880), Alexandre Glais-Bizoin (1800-1877) et Martin Fourichon (1809-1884), mais surtout faire montre d’autorité au nom du gouvernement vis à vis des officiers supérieurs (bonapartistes ou monarchistes) commandant les corps d’armée encore actifs sur le territoire.
Une recette qui n’est manifestement pas une garantie de succès…

Le Gouvernement de la Défense nationale, considérant « qu’en raison de la prolongation de l’investissement de Paris, il était indispensable que le ministre de l’Intérieur pût être mis en rapport direct avec les départements », décrète que M. Gambetta se rendra sans délai à la délégation de Tours.
Paris encerclée, la seule voie possible est la voie aérienne, et une soixantaine d’aérostats sont construits, qui transporteront jusqu’au 20 janvier 155 passagers et 9 000 kilos de courrier. Les trajets par ballons variant en fonction de la direction et de la force des vents, les points d’arrivée sont très aléatoires. Un aéronef se posera ainsi à Stains, à 12 kilomètres de son point de départ à La Villette, alors que la distance la plus longue sera couverte par le Ville d’Orléans, qui se posera à Lifjeld en Norvège à 1 246 kilomètres de la gare du Nord d’où il avait pris son envol…
Le départ de l’Armand-Barrès, initialement prévu pour le 4 octobre, est retardé à cause des mauvaises conditions météorologiques.
Félix Tournachon dit Nadar (1820-1910), dont les clichés immortalisent l’événement, avec Louis Blanc (1811-1882), Victor Hugo (1802-1885) et Alphonse Daudet (1840-1897) assistent au départ de Gambetta et de son secrétaire Eugène Spuller (1835-1896). Le pilote Louis Trichet (1826-1895) a déjà 68 ascensions à son actif. Poussé par un vent de sud-est, le ballon, transportant 100 kilogrammes de dépêches privées et une cage pleine de 16 pigeons, essuie le feu prussien dès les fortifications franchies, puis au-dessus de Creil et de Champigny (une balle effleure la main de Gambetta).  
Trois jours plus tard, l’un des pigeongrammes fera savoir aux Parisiens que l’Armand-Barrès s’est posé près de Montdidier dans la Somme, non loin de troupes prussiennes, et que ses passagers sont maintenant en sûreté.

Jules Didier et Jacques Guiaud
Départ de M. Gambetta sur le ballon L’Armand-Barrès
7 octobre
L’autre ballon, le George-Sand, emportera deux citoyens américains chargés d’acquisition d’armes pour le gouvernement. Sur le versant de la butte Montmartre, la tour Solferino sert aux signaux de renseignements sur les mouvements prussiens.

Réelles tentatives de dés-encerclement ou manœuvres de diversion destinées à soutenir le moral des assiégés (Trochu voulant rassurer les Parisiens sur la capacité de leur armée à prendre l’initiative d’un engagement hors des murs), ces opérations se révèlent non seulement vaines, mais aussi coûteuses en vies humaines.
La « fausse sortie » de Châtillon du 19 septembre est suivie d’une autre à Villejuif le 22, à Champigny le 30, et d’une « grande offensive » (25 000 hommes) à l’assaut du plateau de Châtillon le 13 octobre. Aucune de ces tentatives n’aboutit. Les Prussiens sont régulièrement informés des intentions du gouvernement et des mouvements prévus par l’état-major français par la presse parisienne (!)…

D’importants mouvements de troupes de l’ennemi étant signalés, le gouverneur de Paris décide de lancer une « reconnaissance offensive » à partir d’Issy et de Cachan.

Selon le bilan officiel de la journée : « Cette reconnaissance offensive a obligé l’ennemi à montrer ses forces, à appeler de nombreuses troupes de soutien, à essuyer le feu meurtrier de nos pièces de position et de notre excellente artillerie de campagne. Il a dû subir de fortes pertes, tandis que les nôtres sont peu sensibles, eu égard aux résultats obtenus. Nous estimons que nous n’avons pas eu plus de 30 hommes tués et 80 blessés alors que l’ennemi a laissé plus de 300 morts dans Bagneux et ses pertes sont considérables à Châtillon et sur les hauteurs. Le chiffre des prisonniers connus s’élève à plus d’une centaine. (…) Des renseignements certains font connaître que l’ennemi a eu plus de 4 200 tués ou blessés. »

Armand Dumarescq
Combat de Châtillon – Offensive de l’Artillerie
13 octobre
À l’extrême gauche, le fort de Montrouge. Devant Paris, les hauteurs de Montmartre et les Buttes-Chaumont, deux roues d’extraction des carrières de Montrouge.
À gauche, sur son cheval, le général Blanchard donne un ordre au général de brigade de La Charrière.
À droite, l’église du village de Bagneux, fortifié par l’ennemi et vigoureusement défendu par son artillerie.

La « grande offensive » qui débute dans la nuit du 12 au 13 octobre commence sous d’heureux auspices, les Français occupant victorieusement Clamart et Bagneux. Toutefois, Trochu, fidèle à sa tactique de « reconnaissance offensive » va ordonner le repli. 400 hommes auront été mis hors de combat pour un résultat nul.
Tout aussi mal préparé, le combat de La Malmaison du 21 octobre ne fait qu’augmenter les pertes humaines sans aucune contrepartie sur le terrain.

L’attaque du village de Bagneux est l’un des plus vifs et des plus glorieux épisodes du combat de Chatillon.

Henri Dupray
Attaque du village de Bagneux
Affaire du 13 octobre
« Allons, mes enfants, à la baïonnette ! Ça n’est pas si terrible que cela ! », crie le commandant Picot de Dampierre sur son cheval, encourageant les mobiles de l’Aube face à la fusillade des Bavarois embusqués en contrebas.

Aux 2 200 000 Parisiens, s’ajoutent les banlieusards fuyant les uhlans, les soldats appartenant à des régiments réguliers, les francs-tireurs et les militaires en rupture de front. Autant de bouches à nourrir quotidiennement…
Devant la perspective d’un siège, on avait fait entrer dans Paris 250 000 moutons, 50 000 bœufs et 12 000 porcs… qu’il a fallu parquer au bois de Boulogne, dans les jardins publics ou sur les terrains vagues à l’abri des fortifications… De même, on entrepose farine, riz, viande fumée, fromages dans tous les monuments de Paris, y compris dans les sous-sols de l’Opéra Garnier, en attente d’inauguration.
L’urgence alimentaire qui va grandissant avec l’appât du gain donne naissance à ce qu’on appelle joliment « une nouvelle industrie parisienne » : la maraude. On se risque dans le no man’s land entre les postes avancés français et les lignes prussiennes ; dans les jardins abandonnés, on ramasse légumes et fruits que l’on revend… à des grossistes.

Le matin, le pont-levis des principales portes s’abaisse et paysans réfugiés, propriétaires de jardins, maraîchers et maraudeurs sortent et s’aventurent jusqu’à la limite des tirs prussiens. Ils reviennent avant la nuit, chargés de ce qu’ils ont pu trouver : derniers fruits et légumes, rares volailles, troncs et branches d’arbres ; certains allant jusqu’à piller les habitations abandonnées.
Ils revendent facilement leur butin, à des prix qui vont rapidement se multiplier…

Jacques Guiaud et Émile Laporte
Maraudeurs de légumes rentrant dans Paris
Octobre
Les maraudeurs rentrent par la porte de Flandre, à la Villette. A travers la porte au pont-levis baissé, on distingue le pont du chemin de fer de Ceinture.

À Buzenval, le 21 octobre, le général Auguste-Alexandre Ducrot (1817-1882) engage 6 000 hommes dans cette opération qui, comme les précédentes, se veut un autre préliminaire à LA « grande sortie ». La « grande sortie » planifiée, ce sont 60 000 hommes qui doivent traverser le dispositif ennemi vers Gennevilliers, pour rejoindre une armée de secours et revenir sur Paris en prenant les forces du feldmarschall von Moltke (1800-1891) à revers.
La journée commence bien pour les Zouaves, la Garde mobile et les Francs-tireurs, mais se termine par un retrait à nouveau coûteux en matériel et en hommes.

Les troupes françaises assiégées dans Paris, sous le commandement du général Ducrot, tentent une nouvelle sortie en direction de Rueil le 21 octobre.
Selon le bilan officiel de la journée : « Le but a été atteint, c’est-à-dire que nous avons enlevé les premières positions de l’ennemi, que nous l’avons forcé à entrer en ligne des forces considérables, qui, exposées pendant presque toute l’action au feu de notre artillerie, ont dû éprouver de grands pertes ».

Armand Dumaresq
Combat de Rueil et de la Malmaison
21 octobre
Le général Ducrot, à la tête de son état-major, observe le passage d’un groupe de blessés. Le château de la Jonchère est en feu. Au-dessus de l’extrémité de l’aqueduc de Marly, un petit point noir figure la logette dans laquelle se tient le roi Guillaume.

Après la défaite de Sedan du 1er septembre 1870, les Parisiens ne veulent se souvenir que de la victoire de Valmy en du 22 septembre 1792, ils ont été galvanisés par la résistance de Strasbourg qui tombe le 28 septembre ; les Gardes nationaux chantent La Marseillaise et font le serment de mourir pour la Patrie.
Toutefois, le patriotisme n’empêche pas les divergences politiques. Les « rouges » se rappelant 1793 réclament plus de justice sociale et refusent la paix honteuse qu’ils soupçonnent les vainqueurs du 4 septembre de vouloir signer.
Les opérations baptisées « reconnaissances offensives » par Trochu, qui ne sont destinées qu’à soutenir le moral des civils assiégés, se sont à chaque fois soldées par des échecs cuisants à Châtillon, à Villejuif et à Chevilly entre le 19 et le 30 septembre. Les autres tentatives coûteuses en hommes des combats de Bagneux du 13 octobre et de La Malmaison le 21 octobre se soldent encore par des échecs.
Dès le 8 octobre, des milliers de Gardes nationaux de Charonne et de Belleville descendent dans la rue et se répandent dans les « beaux quartiers » aux cris de : « Vive la Commune !».
L’annonce de la capitulation (la trahison ?) d’Achille Bazaine (1811-1888) à Metz, la proposition d’un armistice sous l’égide des puissances européennes rapportée par Adolphe Thiers (1797-1877) et, enfin, le nouveau résultat désastreux auquel aboutit « l’affaire du Bourget » menée entre le 28 et le 30 octobre, vont se conjuguer pour déclencher l’émeute du 31 octobre.
À midi, 15 000 personnes sont massées sur la place de l’Hôtel-de-Ville à Paris, réclamant « la résistance à outrance ». Trochu affronte la foule et en appelle à « l’union de tous ». Une balle part, s’aplatit à quelques centimètres de la tête du général… Un tumulte indescriptible s’ensuit, la confusion et le désaccord règnent même dans les rangs des dirigeants révolutionnaires.
Les Gardes nationaux Volontaires bretons fidèles au régime arrivent vers vingt heures sur la place que presque tous les manifestants ont désertée. Les derniers rebelles se rendent, Trochu leur accorde l’impunité et interdit toute forme de représailles.

La journée la plus tumultueuse du siège !
Se sentant trahis, des habitants de l’est parisien se rassemblent place de l’Hôtel-de-Ville, à l’intérieur duquel se trouvent Trochu, Jules Favre (1809-1880), Jules Simon (1814-1896) et Jules Ferry (1832-1893).
Gustave Flourens (1838-1871) entouré des tirailleurs de Belleville arrive dans l’après-midi et réclame la constitution d’un Comité de Salut public. Huées, vociférations, menaces, confusion n’empêchent pas Trochu et Ferry de s’échapper, en regroupant des bataillons fidèles de la Garde nationale venus des quartiers bourgeois et des contingents bretons. La nuit s’avançant, la foule déserte peu à peu la place qui est investie par les Volontaires bretons.

Jules Didier et Jacques Guiaud
Envahissement de l’Hôtel de Ville par les bataillons de Belleville
31 octobre
L’escalier représenté ici occupait l’angle droit de la cour François 1er et conduisait à la salle des séances du Gouvernement.

La démoralisation, la peur, le froid (jusqu’à -20° C), la faim… et à partir du 5 janvier 1871 les bombardements… À tous ces maux, les Parisiens doivent ajouter l’absence de communication, et donc d’information. Pour la population civile, cette carence fait place à une inquiétude grandissante et les rumeurs et fausses nouvelles vont bon train.
Pour l’état-major, dans une capitale complètement isolée du reste du territoire, cette situation est absolument catastrophique.

Soixante-sept ballons ont bien pris leur envol depuis Paris, mais, s’ils n’ont pas été interceptés par les fusils à ballons prussiens, pour atterrir où ?
En revanche, aucune des 55 boules immergées dans la Seine en amont de Paris du 4 au 28 Janvier 1871, n’atteignit la capitale pendant la durée du siège.
C’est sur la suggestion de Victor Hassebroucq (1813-1899), président du tribunal de commerce de Roubaix et maire de Tourcoing, que 1 500 pigeons sont envoyés et logés dans les volières du Muséum national d’histoire naturelle à Paris avant la coupure des lignes de chemin de fer. Toutefois, ce mode de communication reste fort aléatoire : les informations fournies par les pigeongrammes arrivant de province sont souvent décalées, mélangeant les messages en absence de chronologie de départ, et apportant des nouvelles parfois contradictoires ou des messages falsifiés par les Prussiens lorsque les oiseaux ont été capturés. En 1870 le dernier pigeon rallie Paris le 20 décembre, puis plus rien jusqu’au 8 janvier, soit 18 jours sans aucune information. « C’est un supplice !», note Jules Favre le 30 décembre.

L’absence d’informations sur la situation à l’extérieur de la capitale est une cause de désarroi pour l’état-major, et de souffrance morale pour la population.
Dix-sept colombiers à l’intérieur des remparts, dans lesquels les pigeons ayant bravé les intempéries et la mitraille prussienne arrivent rarement. Ils sont porteurs de dépêches miniaturisées par des procédés photographiques et attachées à l’une des pattes. Un étui peut contenir 15 000 dépêches privées et la valeur de  500 pages de dépêches officielles !
Chaque colombier est inspecté quotidiennement et tout pigeon rentré est porté dans une cage à l’administration centrale de la télégraphie.

Jules Didier et Jacques Guiaud
Les pigeons messagers
Novembre

Se souvenant des lourdes pertes subies pour la prise, quartier par quartier, de la ville de Strasbourg, von Moltke n’a aucunement l’intention d’investir la capitale. Celle-ci étant totalement coupée du reste du monde, il suffit d’attendre qu’elle ait épuisé ses réserves de nourriture…
Un allié circonstanciel de poids pour le stratège prussien en ce dernier trimestre 1870 : le froid. Le thermomètre descend jusqu’à -20°C en décembre, la Seine est gelée. Le bois de chauffage atteint des prix exorbitants (il n’y a plus de charbon et la distribution du gaz est limitée à quelques heures, uniquement pour l’industrie).
Malgré les importantes réserves de vivres amassées avant le siège, c’est bien la famine qui se révèle l’arme la plus meurtrière pour les Parisiens.
Les familles aisées trouvent encore des viandes de choix – antilopes, chameaux, éléphants en provenance du Jardin des Plantes ; les deux éléphants, Castor et Pollux sont vendus 13 500 francs chacun à la Boucherie anglaise du boulevard Haussmann, proposée à la clientèle des beaux quartiers sous la dénomination viande de fantaisie. La population se contente le plus souvent de cheval (sur les 100 000 de septembre, il en reste 35 000 début janvier) avec d’autres viandes de provenances incertaines : « On mange de l’inconnu », écrit Victor Hugo !
La situation va devenir beaucoup plus dramatique au fil des jours pour l’ensemble de la population parisienne, et surtout pour ses 500 000 déshérités.
Certes le pain et la viande de cheval sont rationnés et taxés, mais, si la solde journalière du Garde national chargé de famille est de 2,25 francs, en quelques semaines le tarif du litre de lait est multiplié par quatre, celui du beurre par huit, celui des pommes de terre par dix, celui des œufs par quatorze… Les prix s’envolent, on se rabat sur les poissons de la Seine, les chiens, les chats, les moineaux, les rats…
Début décembre, un quart de la population est en état de sous-alimentation. À la fin de l’année, pour ceux qui peuvent l’obtenir, la ration individuelle est de 25 à 40 grammes de viande de cheval et de 300 grammes d’un pain noir mêlé de riz et d’avoine, dont Jules Ferry dira : « La population ne me pardonnera jamais ce pain-là, on l’appelle le pain Ferry. J’en porte le fardeau ».
Début janvier, Joseph Magnin (1824-1910), ministre du Commerce et de l’Agriculture, responsable de l’approvisionnement des boulangeries et des boucheries, estime qu’on ne pourra pas tenir au-delà de début février.
L’idée de l’armistice va s’imposer autant pour des raisons de subsistance que pour des raisons militaires…

Après quelques semaines de siège et d’isolement de la capitale, la privation de nourriture se fait cruellement sentir à tous les Parisiens.

Alfred Decaen et Jacques Guiaud
La queue à la porte d’une épicerie
Novembre
L’épicerie représentée ici se trouvait à l’angle de la rue de Réaumur et du boulevard de Sébastopol. Dans le fond, le dôme du Tribunal de Commerce.
Des pelotons de gardes nationaux font l’exercice sur la chaussée traversée par des gamins criant les journaux ou des voitures de médecins se rendant aux ambulances.

Les 34 kilomètres de fortifications entourant Paris, les 15 forts détachés répartis sur son pourtour, les redoutes et les fortins, et les 3 000 pièces d’artillerie qui les équipent ne pourront toutefois rien contre le froid, la famine et le désespoir.

La Joséphine est un canon de 190 millimètres, pesant 8 tonnes, et tirant un obus à fragmentation entre 8 et 10 kilomètres.
Son grondement, plus que sa précision, la rend singulièrement populaire aux Parisiens, qui se pressent pour l’admirer chaque dimanche.

Alfred Decaen et Jacques Guiaud
Le bastion quarante armé de la Joséphine
Fin novembre
Le bastion 40 est à la porte de Saint-Ouen. À gauche la forteresse couronnant le Mont Valérien, puis les habitations et les rues de Clichy, Levallois et Asnières sur la droite.

Fin novembre, l’épuisement des vivres commence à se faire sentir (la dernière distribution de viande a eu lieu le 21), et la pression augmente sur Trochu pour qu’il déclenche enfin une sortie en masse contre l’ennemi dont les forces d’encerclement s’étirent sur un périmètre de 70 kilomètres.
L’espoir d’une jonction avec l’Armée de la Loire, que l’on croit aux environs de Fontainebleau, va amener l’état-major à planifier la « grande percée ». Le 24 novembre, une dépêche est adressée à Gambetta pour le prévenir du plan mis au point. L’information est malheureusement à bord du Ville d’Orléans, le ballon qui finit sa course en Norvège.
Des vents favorables n’y auraient rien changé, les armées commandées par Louis d’Aurelles de Paladines (1804-1877) et Alfred Chanzy (1823-1883) sont alors en déroute, repoussées loin de Paris évacuant Orléans en désordre le 4 décembre. Trochu apprendra la nouvelle le 5 décembre par un émissaire du commandant en chef de l’armée allemande qui lui propose de faire vérifier l’information par un officier français !

Les préparatifs de cette importante opération n’échappent pas aux Prussiens. Une manœuvre de diversion est lancée le 29 novembre mais, bien que coûteuse en hommes, elle se révèle inutile. En effet, le déploiement de la force principale est retardé de 24 heures à cause d’une crue inopinée de la Marne qui démantèle les ponts de bateaux nécessaires au franchissement du fleuve.
Ce retard est mis à profit par l’ennemi pour renforcer ses positions ; il résiste toute la journée du 30, pendant laquelle la température chute brutalement. Les hommes des deux camps grelottent toute la nuit, puis, sous une épaisse couche de neige, conviennent d’une trêve pour la journée du 1er décembre afin d’inhumer leurs morts et de relever leurs blessés.
Par -14°C, les forces coalisées attaquent les positions françaises dès l’aube du 2 décembre mais, à la nuit tombante, c’est un nouveau « match nul ». Le 3 décembre, avec 12 000 hommes tués ou blessés, les Français détruisent les ouvrages défensifs qu’ils abandonnent et rentrent dans la capitale.
Ce retour a un effet désastreux sur le moral des Parisiens : ils espéraient une grande victoire et se trouvent maintenant totalement et durablement enfermés dans l’étau prussien.

150 000 hommes épaulés par 400 bouches à feu franchissent la Marne avec l’espoir de faire liaison avec l’armée de la Loire aux environs de Fontainebleau.
Le corps d’armée du général Ducrot repasse la Marne 3 jours plus tard et revient dans la capitale, au grand désarroi de sa population.

Alfred Decaen et Jacques Guiaud
Prise et occupation de Plateau d’Avron
29 novembre
À gauche, Neuilly-sous-Bois et les carrières d’Avron au-dessus desquelles les batteries prussiennes sont en action. Le mur du parc de Maison-Blanche, Ville-Evrard et un bosquet le long du cours de la Marne.

Témoignant de ce qu’il a constaté au soir de la bataille de Solferino en 1859, l’humaniste suisse Henry Dunant (1828-1910) écrit :
Un militaire hors de combat à cause de ses blessures cesse d’être un ennemi et doit être considéré comme un être humain qui a besoin d’aide,
  • Les médecins et infirmiers doivent pouvoir donner leurs soins sans crainte d’être capturés.
  • Ces idées aboutissent à la création en 1863 de Société d’assistance générale qui deviendra le Comité International de la Croix-Rouge.

La France et la Prusse adhèrent à la Convention de Genève de 1864 en faveur des blessés et de prisonniers de guerre. Le brassard à Croix-Rouge permet ainsi à ceux qui en sont porteurs de circuler sur les lieux mêmes de l’action dès qu’elle est terminée.
Les Ambulances de la Presse, nées le 30 juillet d’une souscription nationale organisée par la presse française, ont pour vocation de secourir l’armée en campagne. Elles recueillent plus de 15 000 malades et blessés pendant la durée du conflit.
L’autre « ambulance civile » importante, la Société de secours aux militaires blessés, constituée par le « Tout-Paris » aristocratique et mondain, a son siège au Palais de l’Industrie le long de la Seine à Paris où elle dispose d’une « ambulance centrale » de 1 200 lits.

Alfred Decaen et Jacques Guiaud
Les ambulances de la Presse à Joinville-le-Pont
30 novembre
À gauche, les maisons du village de Joinville. Au second plan, le pont de pierre, sommairement réparé, est réservé aux mouvements des troupes. Au premier plan, un des deux ponts de bateaux jetés sur la Marne permet le passage des brancardiers, des conducteurs de cacolets, et des chirurgiens.
Sur la berge, le général Renault, blessé, est examiné par le docteur Demarquay.

Les « chiffres officiels » sont assez et parfois très éloignés de la vérité. Ce ne sont pas 150 000 hommes qui ont été lancés dans la « grande percée », mais 60 000 qui trouvent en face d’eux 70 000 combattants allemands solidement installés sur leurs positions défensives. On comprend mieux l’incapacité du général Ducrot à « percer ».

De même, l’évaluation des pertes françaises et ennemies participe du travail de propagande.
Entre le 29 novembre et le 3 décembre, plus de 12 000 hommes, dont 539 officiers, ont été mis hors de combat côté français, contre 6 000 hommes et 259 officiers dans le camp adverse.
Les Parisiens qui assistent au douloureux spectacle des bateaux débarquant des centaines de blessés comprennent la réalité des événements sanglants qui se déroulent à quelques kilomètres à peine.

L’isolement, le froid, la faim, le deuil, la peur, voilà le quotidien d’une ville assiégée. Et dans quelques semaines, les bombardements…

Après trois jours de combat, la tentative de sortie décidée par l’état-major parisien se solde par un nouvel échec.
Les pertes de l’ennemi sont évaluées à 30 000 hommes. Les pertes françaises sont infiniment moindres ; les rapports officiels ne décomptent que 6 000 tués ou blessés. Les généraux français n’ont cessé de prendre l’offensive, et l’artillerie d’une portée supérieure aux canons adverses a puissamment protégé les mouvements de troupes.
Le service des ambulances reçoit une grande aide de la Flottille de la Seine et des bateaux-mouches. Les blessés, relevés sur le champ de bataille, sont amenés sur les bords de la Marne et embarqués côte à côte dans les entreponts. Ils sont ensuite déposés sur le quai d’Austerlitz ou de la Mégisserie puis transportés à la Salpêtrière ou à l’Hôtel-Dieu.
La foule s’amasse sur le quai en se penchant sur le parapet, envoyant des paroles de sympathie et des encouragements.

Alfred Decan et Jacques Guiaud
Débarquement des blessés de Champigny
Quai de la Mégisserie
Soir du 2 décembre
La partie gauche du tableau est le quai de la Mégisserie. En face, à droite, les bâtiments du Palais-de-Justice.

C’est avec le seul espoir de retarder une insurrection populaire que Trochu décide une nouvelle sortie le 21 décembre, cette fois encore – comme le 30 octobre – vers Le Bourget. À nouveau, les baïonnettes des fusiliers marins prennent quelques quartiers, maison par maison, mais doivent reculer sous les coups de la puissante artillerie prussienne.

Un feu nourri s’abat sur les positions occupées par les Prussiens au Bourget, avant l’attaque des fusiliers-marins hache au poing et fusil au dos ; ils parviennent à culbuter l’ennemi ; mais précédé d’une pluie d’obus et de mitraille, celui-ci contre-attaque et repousse les vaillants marins. Partis 600 le matin, 279 manquent à l’appel du soir.

Henri Dupray
Les fusiliers-marins à l’attaque du Bourget
21 décembre
Vue de la Suiferie, poste avancé de troupes bavaroises en avant du village sur la route de La Courneuve.

Le plan du feldmarechal von Moltke suit son cours : Paris a froid, et surtout, Paris a faim. Paris va céder.
Cependant, Bismarck, qui redoute un changement défavorable de l’opinion européenne, veut accélérer les événements.
Les combats précédents ont permis aux Allemands d’avancer leurs batteries de siège à longue portée pour tenir Paris intramuros à portée de leurs canons.

Dès le 5 janvier 1871, les premiers obus tombent sur la rive gauche ; l’ennemi a décidé de frapper au cœur de Paris afin d’y semer la terreur, de briser le moral de la population civile et de hâter la capitulation.

Durant les trois dernières semaines du siège, 8 000 à 10 000 obus, soit 300 à 600 par jour en moyenne, font (seulement) 400 victimes civiles et endommagent près de 1 500 immeubles.

Malgré les problèmes logistiques que pose la migration de 20 000 personnes passant de la rive gauche à la rive droite, ce pilonnage aveugle ne parvient pas à abattre le moral des Parisiens qui, au contraire, réclament une nouvelle sortie au général Trochu.

À partir du 6 janvier, les obus prussiens franchissent les remparts du sud de la capitale, atteignent le Val-de-Grâce, le Panthéon, le Luxembourg et le Jardin des Plantes.
Le bombardement occasionne un déménagement hâtif, sous les flocons de neige, vers les appartements de la rive droite qui sont réquisitionnés pour accueillir les fuyards.

Alfred Decaen et Émile Laporte
Habitants de la rive gauche fuyant le bombardement
7 janvier
La chaussée du Maine est traversée par le pont du chemin de fer de la ligne de Bretagne.

« Nous sommes gouvernés par l’ineptie en personne », lit-on dans La Patrie en danger, le journal d’Auguste Blanqui (1805-1881). L’exaspération exacerbée par les « rouges » est à son comble, on réclame La Commune !
Trochu doit réagir. Il prévoit donc une nouvelle grande offensive sur le plateau de Garches. 90 000 hommes, dont plus de la moitié de Gardes nationaux issus des classes populaires, sont mobilisés. Compte-tenu de l’exiguïté et de l’encombrement du périmètre des opérations, 20 000 d’entre eux seulement seront réellement engagés. Le 19 janvier, le scénario des sorties précédentes se répète : succès initiaux dans la matinée, puis retraite sous les coups de l’artillerie prussienne. 4 000 tués dont plus des deux tiers sont des Gardes nationaux.

Le général Trochu, gouverneur militaire de Paris, veut calmer les plus bellicistes des Parisiens. Il prend le commandement de la dernière tentative de sortie des troupes françaises le 18 et le 19 janvier. Sur les 90.000 hommes rassemblés dans un espace restreint, la moitié est composée par la Garde nationale de Paris. Parmi ces derniers, le jeune peintre Henri Regnault (1843-18712) qui perd la vie à 27 ans.
Les Français enlèvent quelques positions dans la journée, mais Trochu ordonne la retraite face à l’irrésistible arrivée massive de renforts prussiens.
Le 20 janvier, Trochu recommande au gouvernement de la Défense nationale la négociation d’un armistice après avoir rédigé le rapport suivant : « Nos pertes sont sérieuses ; mais, d’après le récit des prisonniers prussiens, l’ennemi en a subi de considérables. Il ne pouvait en être autrement après une lutte acharnée qui, commencée au point du jour, n’était pas encore terminée à la nuit close.  C’est la première fois que l’on a pu voir, réunis sur un même champ de bataille, en rase campagne, des groupes de citoyens unis à des troupes de ligne, marchant contre un ennemi retranché dans des positions aussi difficiles ; la Garde nationale de Paris partage avec l’armée l’honneur de les avoir abordées avec courage, au prix de sacrifices dont le pays leur sera reconnaissant profondément. »

Armand Dumaresq
Prise de la redoute de Montretout
Janvier
L’état-major français, avec à sa tête le général Vinoy, a pris possession de la redoute. Les Prussiens occupent Garches (tout à gauche) et, sur la hauteur au centre, La Bergerie.

C’en est fini des espoirs nourris avant la bataille de Buzenval. C’en est fini aussi pour Chanzy battu au Mans, pour Charles-Denis Bourbaki (1816-1897) défait à Héricourt, et désarmé et interné en Suisse, et pour Louis Faidherbe (1818-1889), vaincu à Saint-Quentin. C’en est fini des derniers espoirs.
Le bouc-émissaire de cette débâcle est tout trouvé. Le 20 janvier, après avoir indiqué qu’il n’y a pas d’autre issue que la capitulation, Trochu reste chef du gouvernement, mais se démet de ses fonctions de gouverneur. Il est remplacé par le général Joseph Vinoy (1800-1880) à la tête de l’armée de Paris.
Dans les clubs et les cafés des quartiers populaires, le défaitisme du pouvoir est mal perçu. Dans l’après-midi du 22 janvier, 300 à 400 personnes, parmi lesquelles Louise Michel (1830-1905), manifestent contre les grilles de l’Hôtel de Ville en réclamant la subordination du commandement militaire au pouvoir civil et l’élection d’un gouvernement communal. D’où part le premier coup de feu ? De la place ? Des fenêtres de l’Hôtel de Ville ? La question reste encore sans réponse. Vingt minutes plus tard, on relève cinq morts et dix-huit blessés.
Sur ordre de Vinoy, les réunions publiques sont interdites, les journaux révolutionnaires supprimés, deux conseils de guerre créés, et 83 émeutiers incarcérés à Vincennes…

La retraite ordonnée par le général Trochu après la prise de la redoute de Montretout le 19 janvier exaspère les Parisiens. Le 22, des manifestants occupent la place de l’Hôtel de Ville ; un coup de feu part qui déclenche une fusillade.
On déplore cinq morts et dix-huit blessés.

Jules Didier et Jacques Guiaud
Émeute du 22 janvier – Fusillade Place de l’Hôtel de Ville
22 janvier
Vue prise de l’actuel Pont d’Arcole.

Jules Favre est désigné pour négocier les termes de la capitulation auprès de Bismarck et de Guillaume Ier à Versailles dès le 24 janvier après-midi. Des Gardes nationaux « acquis aux idées révolutionnaires » voulant empêcher cette rencontre, il va devoir traverser en tremblant la Seine (qui charrie des blocs de glace) sur une embarcation à la coque criblée de balles. Il fait la navette entre Versailles et Paris pendant les trois jours suivants pour enfin signer l’armistice le 28 janvier.

Il faut toujours un dernier coup de fusil ou de canon pour terminer une guerre. C’est le fort de la Briche à Saint-Denis qui reçoit le dernier obus prussien.

Le rapport du 26 janvier 1871 annonce que « les défenses du nord, depuis Drancy jusqu’au fort de La Briche, sont l’objet d’un bombardement très actif. Les garnisons des forts du Nord se montrent, par leur dévouement et leur ardeur, à la hauteur de celles des forts du Sud, éprouvées, depuis longtemps déjà, par un feu des plus terribles. Les Prussiens démasquèrent à un moment une batterie cachée derrière un rideau de peupliers, et ce fut une véritable pluie de fer et de feu. Nos tirailleurs perdirent beaucoup de monde en cherchant à démonter leurs artilleurs, ce qui fut obtenu après un tir des plus vifs. »
(L’armistice est signé le 28 janvier)

Jacques Guiaud et Émile Laporte
Bombardement du Fort de La Briche
26 janvier
Le fort de La Briche à partir de la ligne de chemin de fer du Nord. Au premier plan, une tranchée avancée partant du fort.

« Ah Dieu ! que la guerre est jolie… », écrira Apollinaire en 1918.
Par leurs thèmes, leurs traitements, leurs palettes, c’est aussi le message que certains des tableaux de la Suite Binant transmettent.

Pour autant, la réalité de ces mois de siège, ce sont 24 000 victimes militaires côté français, auxquelles il faut ajouter 47 000 victimes civiles dans tous les départements de la région parisienne. Et, si les 260 000 hommes des troupes d’occupation allemandes en Île-de-France n’ont pas épargné les populations civiles des communes investies ou détruites, elles déplorent également de lourdes pertes.

Et pour les Parisiens, l’Année terrible de Victor Hugo n’est pas terminée. Ce seront 15 000 victimes en banlieue et 30 000 civils et militaires fédérés dans la capitale pendant la Semaine sanglante, après les neuf semaines du gouvernement de La Commune de Paris.

Enfin, l’esprit de revanche sera inculqué aux élèves dès l’école primaire, amenant une génération plus tard au poème d’Apollinaire…

Le catalogue de l’exposition La Suite Binant peut être commandé à partir du lien suivant: